Vendredi 29 mai 2009 5 29 /05 /Mai /2009 17:40

Une succulente au fond de l’Impasse :

« Se tenir À hauteur d'amitié »

 

Entretien avec l’écrivain Anne Bragance

 

Publié à L'PINION (Rubrique "Culture")  --  vendredi 29 mai 2009 (MAROC)

 

 

Propos recueillis par Mohammed BENJELLOUN

(Faculté des Lettres, El Jadida)

mohambenjelloun@gmail.com

 

 

 

Anne Bragance est née à Casablanca en 1943 de parents d’origine andalouse. Elle y passe toute son enfance, période pendant laquelle se révèle une partie de sa personnalité, son tempérament de rêveuse à la sensibilité immense. La petite fille découvre la passion des livres vers l’âge de six ans et, consciente déjà de la chance qu’elle a de vivre dans un milieu multilingue, elle cultive son amour de la langue française.

Le départ pour la France, le « rapatriement », est difficile : la jeune fille a seize ans et doit faire de grands efforts pour s’implanter dans cette nouvelle culture, s’exprimer dans une langue plus pure. Elle fait ainsi des études, puis se marie et a deux filles, alors qu’elle est encore toute jeune. En publiant son premier roman Tous les désespoirs vous sont permis, Anne Bragance réalise un rêve qu’elle porte depuis longtemps : devenir écrivain. Elle prend conscience en même temps du fait qu’elle a enfin une identité.

Elle choisit de s’installer en province, loin de l’agitation parisienne et des médias, enchaîne romans, recueils de nouvelles, essais… Son œuvre compte aujourd’hui une trentaine de titres, dont Tous les désespoirs vous sont permis, La dent de rupture, Les soleils rajeunis, Clichy sur Pacifique, Bleu Indigo, La Chambre andalouse, Casus Belli, Une enfance marocaine, Passe un ange noir …

De nombreux prix littéraires ont récompensé cette oeuvre. Les plus significatifs sont :

1978 : Le Prix Catherine-Mansfield pour Changement de cavalière.

1994 : Le Grand Prix Thyde Monnier de La Société des Gens de Lettres pour Les Soleils rajeunis.

2005 : Le Prix Chronos pour La Reine nue.

 

A l’occasion de la sortie en mai de son dernier roman, Une succulente au fond de l’impasse (Mercure de France, 2009), Anne Bragance nous a offert l’occasion de cet entretien.

 
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Mohammed Benjelloun : Anne Bragance, comment un roman naît-il dans l’esprit d’un écrivain ?

 

Anne Bragance : Je ne peux répondre au nom de tous les romanciers. La question à laquelle je vais tâcher de répondre sera : « comment naissent mes romans ? ». Et la réponse pourrait être multiple car chaque livre a sa propre genèse, chaque livre est une aventure unique. Et comme j'ai écrit une trentaine de romans... Bon, tenons-nous en aux deux derniers Passe un ange noir et Une succulente au fond de l'impasse. Pour Passe un ange noir, j'étais vacante, sans aucune idée de fiction quand un matin de Mai (beau jour ensoleillé, toutes fenêtres ouvertes), j'ai entendu soudain un chant extraordinaire (a capella) qui m'a bouleversée. Le « chanteur » se trouvait tout près, mais je ne le voyais pas et je voulais le voir. Je me suis penchée à ma fenêtre, suffisamment pour découvrir un homme noir, assis sur le banc de l'abribus, en face de chez moi. Et il chantait, il chantait, et ce chant m'emplissait de joie, m'habitait, m'illuminait. Le lendemain, j'ai commencé l'écriture du roman, inventant un vieil homme qui recevait ce chant en plein cœur comme je l'avais reçu moi-même. Dans ce cas-là, j'ai transmis mon émotion à une créature – Andres ‑ et de ce don (un bienfait n'est jamais perdu) a découlé le roman. Pour Une succulente au fond de l'impasse, c'est le mot succulente (substantif) qui a provoqué la catalyse. Ma fille Laetitia l'a prononcé un jour devant moi dans son sens premier (cactée) et mon imagination s'est aussitôt dévergondée. Là aussi, on peut dire qu'il y avait pour moi émotion dans la mesure où je suis tombée sous le charme d'un mot pour, ensuite, le dévoyer. Ainsi, la plupart de mes romans procèdent d'un choc émotionnel: une voix, un mot, etc...

 

M.B. : Ce dernier roman porte un titre assez intriguant, Une succulente au fond de l’impasse. Les deux mots « succulentes » et « impasse » peuvent indifféremment être compris au sens propre et au sens figuré. Qu’est-ce qui a motivé votre choix : maintenir le lecteur dans cette indécision ?

 

A.B. : Tout le monde connaît le sens de l'adjectif « succulente » mais la plupart des gens ignorent ce que signifie le substantif (plante qui appartient à la famille des cactées). Comme je suis un peu chipie, ma succulente n'est pas une plante, ç'eût été trop facile, mais une femme, une prostituée. Par malice, j'ai joué à abuser le lecteur, je ne peux le nier… Mais le lecteur est intelligent, plein d'indulgence à mon égard et il sait jouer...

 

M.B. : L’ancienne championne de natation s’appelle Emma. Je ne peux pas m’empêcher de penser à madame Bovary. Faut-il chercher un lien entre ces deux femmes également déçues par le mariage, succombant toutes les deux aux plaisirs de la chair ?

 

A.B. : Certes, Emma, ma succulente, peut rappeler la célèbre Emma de Flaubert, même si, en lui donnant ce prénom, je n'en avais pas du tout conscience. C'est seulement après coup, une fois le roman achevé, que j'ai découvert entre elles les similitudes que vous signalez: mariage insatisfaisant, recherche des plaisirs de la chair. Mais nombre de femmes autrement prénommées connaissent, hélas, un destin semblable.

 

M.B. : L’histoire d’Une succulente au fond de l’impasse est racontée en trois temps, par trois personnages-narrateurs. Le lecteur entre facilement dans ce jeu qui consiste à rectifier ce que voit un personnage en le confrontant aux autres versions. C’est une technique que vous développez dans vos autres romans, mais qui suppose une facilité de projection considérable.

 

A.B. : La construction polyphonique me paraît essentielle pour cerner la réalité au plus près. Une succulente au fond de l'impasse se subdivise en trois parties qui correspondent aux versions des trois personnages principaux. Cela ne nécessite pas de ma part une projection considérable ou un effort particulier, il s'agit pour moi de descendre comme un scaphandrier dans l'âme de l'un, puis de l'autre, et d'en ramener ma « pêche de vérité ». Bien que je ne sois pas très bonne nageuse ‑ et encore moins plongeuse ‑ ce mouvement m'est naturel et ne me coûte guère.

 

M.B. : Je ne sais si ma lecture est juste, mais il me semble que ce roman raconte le triomphe de l’amitié sur l’amour. Le mariage est un échec pour trois couples. C’est la faute de qui ?

 

A.B. : Rassurez-vous, Professeur Benjelloun, votre lecture est parfaitement cohérente et vos remarques sont toujours on ne peut plus pertinentes : vous savez lever les lièvres bien qu'à ma connaissance vous ne soyez pas chasseur... Or donc, dans Une succulente au fond de l'impasse, l'amitié prend bel et bien le pas sur l'amour. C'est elle qui apporte la consolation, la chaleur humaine que n'a pas su prodiguer l'amour. Pourquoi ? La faute à qui ? Je me suis souvent posé la question et je crois pouvoir dire que l'amitié requiert un engagement différent, moins exclusif, moins contraignant que l'amour. Ainsi, elle suppose plus de liberté, plus de vérité dans la relation avec l'autre. Un bémol toutefois: les « chagrins d'amitié » sont plus rares que les « peines d'amour », mais ils peuvent être aussi très douloureux.

 

M.B. : Clémence seule a des chances d’échapper à cette « malédiction », si vous me permettez cette expression.

 

A.B. : Oui, parce qu'elle entre dans l'amour et que les débuts en amour sont toujours délicieux, exaltants: on vit dans une illusion exquise, on lévite au-dessus du monde et de sa propre vie. Cela, avant les désillusions et la chute...

 

M.B. : Je suis tenté de rapprocher la réponse de Thomas lorsqu’il apprend que son fils est mort-né, « regrets sincères » et la dernière phrase prononcée par Emma : « Au fond, il n’est pas si difficile de se tenir à hauteur d’amitié ». 1) Votre dernier roman porte un titre assez intriguant, Une succulente au fond de l’impasse. Les deux mots « succulentes » et « impasse » peuvent indifféremment être compris au sens propre et au sens figuré. Qu’est-ce qui a motivé votre choix : maintenir le lecteur dans cette indécision ?

 

A.B. : Le problème des relations entre les êtres réside souvent entre le « dit » et le « non-dit ». A la formule lapidaire de Thomas « regrets sincères » s'oppose la phrase d'Emma « Au fond, il n'est pas si difficile de se tenir à hauteur d'amitié ». Les mots de Thomas lapident, assassinent, tandis que ceux d'Emma sont porteurs d'espoir et de noblesse.

 

M.B. : Dès la première page de Tous les désespoirs vous sont permis (Flammarion, 1973), votre tout premier roman, vous faites une sorte de procès à la vie, que vous décrivez comme un géant noir qui nous engloutit (l’image est reprise dans d’autres romans sous d’autres formes). Vous aviez définitivement pris votre parti à l’époque : le combat contre la vie est-il perdu d’avance ?

 

A.B. : D'abord, je conteste l'expression « combat contre la vie » car je ne l'aime guère. Je préfèrerais parler de « combat pour la vie ». Et celui-ci n'est jamais perdu d'avance, il faut lutter encore et encore pour le gagner. Bien sûr, je ne nie pas que ce premier roman était à inscrire dans mon registre pessimiste, son titre l'annonçait clairement. Mais je puis être également optimiste: je crois osciller en permanence entre espoir et désespoir, entre credo et doute.

 

M.B. : Certains de vos romans racontent aussi des histoires qui sont de véritables messages d’espoir : Anibal (Laffont, 1991), Le Fils-Récompense (Stock, 1999), Le Lit (Actes Sud, 2001), L’Heure magique de la fiancée du Pickpocket (Mercure de France, 2005) Avez-vous parfois confiance dans le monstre ? L’homme obtient-il parfois des victoires ou bien s’agit-il de simples moments d’armistice ?

 

A.B. : En épigraphe à mon roman Le chagrin des Resslingen[1], j'ai placé cette phrase du cinéaste John Cassavetes : « L'homme est un dieu en ruine, c'est la trace du divin que je cherche en lui ». Cette phrase traduit parfaitement mon ressenti face à l'humaine créature. Il arrive que je trouve cette trace du divin et alors j'espère, et alors je me situe avec bonheur dans l'un de ces moments d'armistice que vous évoquez.

 

M.B. : J’aimerais bien qu’on parle un peu plus longuement de votre façon d’écrire. Vous écrivez dans une langue très belle, pure, châtiée. Certains passages sont pratiquement de la prose d’art, notamment dans Bleu Indigo (Grasset, 1986), La Chambre andalouse (Grasset, 1989), D’un pas tranquille (Actes Sud, 2007). Comment cette poésie trouve-t-elle sa place au sein d’un genre censé être plus direct, plus immédiat ?

 

A.B. : Vous qualifiez mon écriture de « poétique », je vous en remercie, mais je dirais plutôt quant à moi qu'elle est « musicale ». Lorsque j'écris, j'ai la sensation de produire des rythmes, des sons. Du reste, la lecture de ma prose à voix haute par un comédien me conforte dans cette impression-sensation. Je ne cherche pas à faire « poétique » ou « musical », jamais; cela doit correspondre au flux de ma voix intérieure à laquelle je donne licence de s'exprimer.

 

M.B. : Et pourtant vous êtes réaliste à votre manière, dans la mesure où, dans vos livres, vous pratiquez une écriture polyphonique qui donne la parole à vos personnages, en leur faisant jouer le rôle de narrateurs : La Reine nue (Actes Sud, 2004) Une Valse noire (Actes Sud, 2006)… La poésie sait-elle s’accommoder facilement du réalisme ?

 

A.B. : La poésie est consubstantielle à la vie, donc aux réalités de la vie. Je vous remercie de signaler le caractère polyphonique de certaines de mes oeuvres car c'est devenu pour moi une nécessité, un devoir que je me dois de rendre à mes créatures, à leur vérité propre. Je m'explique: il y a la réalité que je souhaite évoquer mais en accordant la parole à chacun des protagonistes, j'en donne une « version » à la fois plus riche, plus nuancée et plus JUSTE au lecteur.

 

M.B. : Dans vos romans et nouvelles, le thème de la folie revient avec insistance. Les personnages qui en sont atteints sont porteurs d’un message très sérieux : le fou dans Bleu indigo est un témoin dont les paroles insensées sont notre vérité mise à nu, Giulietta Padovani dans La Reine nue finit par réaliser son rêve d’une famille très solidaire. Est-ce une stratégie d’écriture ? Un thème obsessionnel ?

 

A.B. : Je n'ai pas de stratégie d'écriture. La folie pourrait être chez moi un thème obsessionnel, c'est vrai. Les grands artistes que j'admire ‑ Virginia Woolf, Van Gogh ‑ ont été qualifiés de « Fous ». La folie me fascine, c'est exact, car elle donne aux êtres une dimension (poétique, si vous voulez) dont sont démunis les individus dits « normaux ».

 

M.B. : Ecrire est aussi une espèce de folie…

 

A.B. : Oui, lorsqu'on écrit un roman, on se retire du monde avec le projet de le restituer, pour mieux le restituer. Cette démarche paradoxale relève peu ou prou de la schizophrénie et donc d'une certaine folie. Cet état me convient parfaitement : être là et en même temps ailleurs, dans l'univers fictif que je construis page après page me procure toutes les jouissances et les plus grands bonheurs.

 

M.B. : Il y a aussi des jumelles et des jumeaux dans vos romans. Est-ce encore une stratégie d’écriture ?

 

A.B. : Toujours pas de stratégie d'écriture, mais une fascination certaine pour la gémellité. Chacun de nous est si seul en ce monde que je rêve du « double », de « l'alter ego », et je crois ne pas être la seule à bercer ce rêve...

 

M.B. : Virginie Douhet dans Casus Belli, la femme du Lit, Giulietta de La Reine nue, Esther dans D’un Pas tranquille pratiquent l’écriture. Est-ce que vous les avez imaginées comme des avatars de la romancière Anne Bragance ?

 

A.B. : Tous les romanciers vous diront qu'ils s'incarnent d'une certaine manière dans leurs créatures : Flaubert dans Emma Bovary, etc... Je ne fais pas exception : mes personnages, même lorsqu'ils sont masculins, sont à différents degrés des avatars d'Anne Bragance. Encore la folie qui rôde...

 

M.B. : Quelle est la part de l’autobiographie dans vos romans ?

 

A.B. : Ma réponse précédente vous renseigne déjà: je suis, plus ou moins, dans chacun de mes romans. Toutefois, comme je suis assez pudique, l'élément autobiographique est contrôlé, souvent indiscernable, au lecteur comme à moi-même.

 

M.B. : Il y a quatre ans, vous avez écrit Une enfance marocaine ((Actes Sud, 2005) dans le but, disiez-vous, de vous réconcilier avec le Maroc où vous êtes née et où vous avez vécu jusqu’à votre adolescence. Cette réconciliation a-t-elle eu lieu ?

 

A.B. : Revenir au Maroc à l'occasion de la parution de ma petite autobiographie intitulée Une enfance marocaine[2] fut pour moi une joie sans pareille. Je n'avais pas besoin de me réconcilier avec ce pays où je suis née, où j'ai grandi. En revanche, j'éprouvais un grand désir de le retrouver, de m'y retrouver après de longues années d'absence. Le Maroc, ma terre de naissance et d'enfance, ce Maroc que j'ai habité puis quitté, hélas, n'a pas cessé de m'habiter, lui, et il m'habitera jusqu'au dernier souffle...

 



[1] Julliard, 1994.

[2] Voir « Une Enfance marocaine : un testament de lumière », entretien avec Anne Bragance, L’Opinion [Culture], 24 novembre 2006.

Par Mohammed Benjelloun
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