Dimanche 13 janvier 7 13 /01 /Jan 16:27
L’espace de l’autre dans Désert de Le Clézio
Mohammed BENJELLOUN
Département de Langue et
Littérature Françaises
Faculté des Lettres
El Jadida
Maroc
 
 
mo.benjelloun@menara.ma
 
 
 
 
 « On dit que les fous sont envahis par l'illusion, sont en pleine illusion, qu'ils ont été envahis par leur imaginaire. Ils ne font plus la différence entre ce qui est "vrai", ce qui et réel, et ce qu'ils ont imaginé. Lorsque j'écris, j'ai le sentiment que je suis en présence d'une invasion d'imaginaire » (CORTANZE 1998 : 35)
 
.
D
e l’espace comme poème et du lieu comme aventure identitaire, du voyage comme retour à soi et de la découverte de l’autre comme naissance à son être profond. Ces deux directions déter­minent une bonne partie du projet leclézien d’une ouverture à la culture et à la pensée de l’autre. L’exotisme chez Le Clézio peut être appréhendé comme une recherche de l’irréductible humain : nous sommes ainsi à des années-lumières d'une cer­taine littérature aux colorations idéologiques trop criardes. Cet exotisme est réel et se trouve intimement lié au voyage comme moyen de se laisser envahir par l’imaginaire des lieux et des persones. Le Clézio n’est pas un occidentaliste repenti, mais un homme qui a compris qu’on pou­vait être heureux, sans cesser de revendiquer son droit à la pau­vreté et au rêve. Loin de moi l’idée de verser dans le sens d’un idéalisme par trop naïf et simpliste : je céderai volontiers ce rôle à ceux qui savent en faire un meilleur usage. Mon propos est de souligner que la conception d’une origine identitaire est, chez cet écrivain, inséparable d’une réflexion sur le sens de la quête qui devrait aboutir à en prendre conscience. C’est en tout cas ce que l’on constate à la lecture de ce texte étonnant de 1980 où les événe­ments évoluent de façon à montrer que le pèlerinage, qui conduit les Nomades au nord du Sahara et Lalla à Marseille puis à Paris, ne saurait trouver sa résolution que dans un retour aux sources, décrivant ainsi un itinéraire circulaire où le point de départ et le point d’arrivée se rejoignent et se confondent[1]. A ce propos, il est à rappeler que l’enfant que Lalla met au monde ouvre ses yeux sous le « figuier » où, avant d'aller en Europe, elle avait l’habitude de venir écouter les histoires de Naman, le vieux pécheur et l’initiateur, celui qui, le premier, lui fait connaître les villes de l’Occident (p.p. 408 - 423).
Mais, en choisissant de situer les événements de Désert dans l'es­pace-temps de l'autre, Le Clézio est surtout fidèle à son parcours esthé­tique et idéologique. La perspective d'une fiction dont les per­sonnages, les lieux, l'histoire, la parole ne représentent en rien le type occidental n'est pas l'aboutissement d'une érudition exo­tique. Elle s'inscrit dans le vaste projet d'une approche littéraire et sociologique de l'autre, cette partie ombrée du « moi ». Or, voilà qu'en esquissant cette introduction, je me rends compte que je viens d'utiliser une distinction aléatoire et dangereuse, mais sur­tout exécrable : moi et l'autre.
Il serait prétentieux d'affirmer que la problématique est nouvelle. En fait, depuis le début du siècle, et surtout depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, une nouvelle conscience culturelle a vu le jour au sein de la communauté française. Des mouvements littéraires, comme celui de la négritude, imprimé dans le langage du colon français la marque indélébile de leur étrangeté. Ils ont aussi permis de comprendre comment la différence pouvait sortir du même, com­bien il était salutaire d’échapper au discours dominant de la mé­tropole. Mais c'est aussi la multiplication de textes écrits en langues étrangères et traduits en langues européennes qui a fait entendre une voix différente. On a surtout pris conscience des mécanismes de rejet et d’exclusion par lesquels passait le discours eurocentriste pour définir l’autre, et donc pour se saisir comme entité autonome et unique. Des limites d'une certaine normalité ont favorisé l'identification d'une cohésion sociale et politique, cohésion qu’il était devenu difficile et dangereux de briser sous peine de subir les effets de la cruelle marginalisation. Je me réfère ici aux thèses que Foucault a défendues dans Surveiller et punir, Histoire de la folie à l'âge clas­sique où l'on retrouve les mêmes procédures qui permettent de définir un « bouc émissaire », cet autre négatif dont nous parle René Girard et autour duquel il analyse les rapports entre victime et bourreau :
« Dans une société qui n'est pas en crise l'impression de différence résulte à la fois de la diversité du réel et d'un système d'échanges qui diffère et par conséquent dissimule les éléments de réciprocité que forcément il comporte, sous peine de ne plus constituer un système d'échanges, c'est-à-dire une culture » (cité par RIDON 1995 : 12-13).
Pour ce qui concerne notre propos, il serait utile de rappeler que la pensée de l'altérité est originale chez Le Clézio. Débarrassée des partis pris idéologiques et des contingences his­toriques, elle nous semble émaner d'un projet ontologique qui s'appuie sur le postulat suivant : comme la culture et l'éducation, l'espace est irréductible à l'être. De ce point de vue, nous sommes bien loin de cet exotisme farouche et infériorisant. Comme le rappelle Ridon :
« La réalité géographique se présente alors comme le lieu d'in­tercession entre un spectacle extérieur et l'univers discursif et imaginaire du poète et en cela elle est prise dans un mouve­ment de métamorphoses qui détruit l'idée même d'un style descriptif tout en nous renvoyant au mouvement du voyage » (RIDON 1995 : 44).
Le Clézio condamne d'ailleurs cet exotisme réducteur et sau­vage, et il le fait sans demi-mesure. Il écrit par exemple :
« L'exotisme est un vice … C'est une invention de l'homme blanc, liée à la conception mercantile de la culture. Il n'y a pas de compromis ; celui qui cherche à s'approprier l'âme d'une nation en arrachant des bribes, en collectionnant des sensations et des idées, celui-là ne peut connaître le monde. La réalité est à un autre prix. Elle demande l'humilité » (LE CLÉZIO 1969 : 140).
 
 
 
1. Le récit et son double
 
Quand on examine le roman, on ne tarde pas à cse rendre compte que cette conception est très présente dans le roman et s'appuie sur les figures antithétiques suivantes :
le désert                                Marseille et Paris
Le Sahraoui                          l'Occidental
LE BON                                 LE MÉCHANT
MOI                                       L'AUTRE
Lumière                     obscurité ou lumière des ampoules électriques
Soleil, chaleur, feu               froid, brume, nuages…
Désert est ainsi doublement placé sous le signe du voyage qui s'accomplit en retour au point de départ. Le Clézio mène deux récits parallèles : le premier est consacré aux « nomades » [Les Hommes Bleus] qui partent à la recherche du conquérant chré­tien pour le combattre ; le second concerne Lalla que la fuite conduit à Marseille, puis à Paris et qui finit par se rendre compte de la néccesité vitale de retrouver la terre natale.
Je me permets de m’arrêter quelques instants ici pour signaler que le roman renferme neuf chapitres alternativement consacrés à l’histoire des « nomades » et à celle de Lalla Hawa. Les neuf chapitres sont de longueur inégale, mais on peut grosso modo identifier des symétries. Celle-ci est, par exemple, très nette au niveau des quatre derneirs chapitres où l’on retrouve pratique­ment le même nombre de pages[2]. Cette symétrie prend même l’aspect d’une opposition bien marquée : le départ-rupture est, par exemple, relaté au chapitre central. Ce chapitre est intitulé « La vie chez les esclaves » pour faire écho au premier chapitre, intitulé « Le Bonheur ».
Le roman mise aussi sur les ressources esthétiques de la mise en page. L'auteur fait évoluer deux histoires en même temps, celle des nomades et celle de Lalla. Or sur le plan de la réalisa­tion typographiques, nous nous trouvons devant une organisa­tion qui gère ce dédoublement. Les passages qui poursuivent la première histoire sont décalés vers la droite par une sorte de marge qui préfigure un vide à combler ou à interpréter - les deux me semblent parfaitement compatibles. Les passages consacrés à l'autre histoire occupent normalement l'espace de la page. On di­rait que la thématique du dédoublement est déjà présente en germe dans la réalisation matérielle du roman (Voir DI SCANNO 1983[3]).
 
 
 
2. Le désert de toutes les naissances
 
Le désert, comme le définit Jean Baudrillard, est « un non lieu, un espace potentiellement vide, illimité et riche de toutes les vir­tualités, c’est-à-dire disponible pour l’apparition de n’importe quoi, à n’importe quel moment », c’est l’espace « extensible », sub­strat et prototype de toutes les villes. Pour Chevalier et Gheerbrant, « le désert comporte deux sens symboliques essen­tiels : c’est l’indifférenciation principielle, ou c’est l’étendue su­perficielle, stérile, sous laquelle doit être cherchée la Réalité » (CHEVALIER et GHEERBRANT 1982 : 349).
De ce point de vue, le désert apparaît comme une étape néces­saire dans la quête de l’Essence (les ermites vont se retirer dans le désert pour retrouver l’Être divin que masquent les appa­rences) ; c’est aussi un lieu où l’on vient pour combattre les forces du mal, les démons et les mirages, les désirs du corps. Car comme le soulignent les deux auteurs du Dictionnaire, à partir de la seule image de la solitude, le désert s’investit d’un symbolisme ambivalent : « c’est la stérilité, sans Dieu ; c’est la fécondité, avec Dieu, mais due à Dieu seul » (CHEVALIER et GHEERBRANT 1982 : 350).
Vide, illimité, essentiel, indifférencié, méconnaissable, le désert incarne le virtuel et le latent, c’est l’image du néant qui peut se transformer en être, l’espace où il est recommandé d’être né. Ainsi, et pour revenir au roman, les premières pages multiplient les références à un peuple venu de nulle part :
« Ils sont apparus, comme dans un rêve, au sommet de la dune, à demi cachés par la brume de sable que leurs pieds soulevaient. Lentement ils sont descendus dans la vallée, en suivant la piste presque invisible » (p.7).
Apparition miraculeuse, comparée au surgissement d’un rêve, analogon d’une naissance inédite puisque :
« Il n'y avait rien d'autre sur la terre, rien, ni per­sonne. Ils étaient nés du désert, aucun autre chemin ne pouvait les conduire. Ils ne disaient rien. Ils ne voulaient rien » (p. 8).
À la rigueur, c’est plus qu’une naissance :
« Ils étaient les hommes et les femmes du sable, du vent de la lumière, de la nuit. Ils étaient apparus, comme dans un rêve, en haut d'une dune, comme s'ils étaient nés du ciel sans nuages, et qu'ils avaient dans leurs membres la dureté de l'es­pace » (p. 9).
Les hommes de cette partie du monde sont leurs propres an­cêtres. Il y a toutes les raisons de parler de « miracle », et l’on sait qu’une bonne partie de l’histoire des Nomades tourne autour de la personne fabuleuse du Saint, « celui qu’on appelait AL AZRAQ (l’Homme Bleu) ». Mais de toutes les manières, et même si le mi­racle ne paie pas, cette terre est la dernière demeure encore in­tacte :
« C'était un pays hors du temps, loin de l'histoire des hommes, peut-être, un pays où plus rien ne pouvait apparaître ou mourir, comme s'il était déjà séparé des autres pays, au mo­ment de l'existence terrestre » (p. 11).
Quand Lalla se trouve encore chez elle, là-bas, dans la cité du désert, elle ne sait pas quelle déception l’attend. Chaque fois qu’elle va voir le vieux pécheur, Naman, elle lui demande de lui parler des villes de l’Europe. Elle s’en construit alors une image très valorisante :
« Elle voudrait l’écouter parler pendant des heures de ces mon­tagnes enneigées, de ces tunnels, des fleuves grands comme la mer, des plaines couvertes de blé, des forets immenses, et sur­tout de ces villes parfumées, où sont les palais blancs, les églises, les fontaines, les magasins rutilants de lumière. Paris, Marseille, et toutes ces rues, les maisons si hautes qu’on voit à peine le ciel, les jardins, les cafés, les hôtels, et les carre­fours où l’on rencontre des gens venus de tous les côtés de la terre » (p. 194).
Et pour calmer la douleur du vieillard, pour l’aider à trouver le sommeil, mais surtout pour entretenir ce rêve qui la tenaille
« … elle lui parle des rues de Càdiz, des jardins aux fleurs multi­colores, des grands palmiers alignés devant les palais blancs, et de toutes ces rues où va et vient la foule, avec les autos noires, les autobus, au milieu des reflets de miroirs, devant les immeubles hauts comme des falaises de marbre » (p. 197).
Puis, vient le tour de Marseille :
« Maintenant elle parle de la grande ville de Marseille en France, du port aux quais immenses où sont amarrés les ba­teaux de tous les pays du monde, les cargos grands comme des citadelles, avec des châteaux très hauts et des mâts plus larges que les arbres … Dans les rues de Marseille, la foule se presse, avance, entre et sort sans cesse des magasins géants, se bouscule devant les cafés, les restaurants, les cinémas, et les autos noires roulent dans les avenues dont on ne connaît pas la fin … La nuit, la ville s’illumine, les phares balayent la mer de leurs pinceaux de lumière, les feux des voitures scintil­lent » (p. 197-198).
Lalla ignore, hélas ! que la ville occidentale est labyrinthique, donc illisible, invivable., dont les rues sont, non des espaces publics, mais des espaces publicitaires.
 
 
 
3. « La vie chez les esclaves »
 
Cette lumière qu’elle abandonne, et dont elle attend une ver­sion moins aride, est quasiment impossible dans une ville comme Marseille ou Paris. À Marseille, Lalla va souvent au bord de la mer pour tenter de retrouver cette clarté dont elle savait que, là-bas, elle accompagnait l’apparition d’Es Ser, cette espèce de mi­racle incarné par un personnage mystérieux et mythique. Mais cette quête du soleil débouche sur un échec cuisant. La pureté rêvée ne révèle qu’un « tourbillon » dévastateur :
« Lalla marche sur le trottoir, elle voit tout cela, ces mouvements, ces formes, ces éclats de lumière, et tout cela entre en elle et fait un tourbillon. Elle a faim, son corps est fatigué par le travail de l'hôtel, mais pourtant elle a envie de marcher encore, pour voir davantage de lumière, pour chasser toute l'ombre qui est restée au fond d'elle. Le vent glacé de l'hiver souffle par rafales le long de l'avenue, soulève les poussières et les vielles feuilles de journaux. Lalla ferme à demi les yeux, elle avance, un peu penchée en avant, comme autrefois dans le désert, vers la source de lumière, là-bas, au fond de l'avenue » (p. 293)[4].
Tout se passe comme si entre la cité de là-bas et celle de l’ici s’é­levait la frontière fatale et maudite, se creusait le fossé meurtrier, comme s’il y avait un avant et un après du désert. Maintenant, Marseille est vraiment nue et laide :
« Cette ville est vraiment très grande. Lalla n'avait jamais pensé qu'il pouvait y avoir tant de gens vivant au même en­droit. (…) Il y a tellement de rues, tellement de maisons, de magasins, de fenêtres, d'autos ; cela fait tourner la tête, et le bruit, et l'odeur de l'essence brûlée enivrent et donnent mal à la tête (…) » (p. 266).
Au vertige symptomatique se superpose la conscience drama­tique de l’étrangeté des lieux :
« C'est un pays étrange, cette ville, avec tous ces gens, parce qu'ils ne font pas réellement attention à vous si vous ne vous montrez pas (…) Même au milieu des avenues très droites où il y a un flot continu d'hommes et d'autos qui avance, qui descend, Lalla sait qu'elle peut devenir invisible ».
et de l’étrangeté des noms :
Maintenant, elle a appris le nom des rues, en écoutant parler les gens. Ce sont des noms étranges, si étranges qu'elle les récite parfois à mi-voix, tandis qu'elle marche entre les mai­sons : 
 « 
La Major              
 La Tourette             
 Place de Lenche       
 Rue du Petit-Puits   
 Place Vivaux            
 Place Sadi-Carnot    
 
La Tarasque             
 Impasse des Muettes              
 Rue du Cheval » (p. 268-269).
Mais il y a pire que l’étrangeté, c’est cette indifférence morbide contre laquelle bute Lalla Hawa. Toutes les personnes qu’elle rencontre ont l’air de traverser la ville comme des « fantômes », sans lui adresser un seul regard compréhensif. Bien sûr,
« Au début, elle était encore toute marquée par le soleil brû­lant du désert, et ses cheveux longs, noirs et bouclés, étaient tout pleins d'étincelles de soleil. Alors les gens la regardaient avec étonnement, comme si elle venait d'une autre planète » (p. 269).
Mais en allant à la gare, elle constate que la machine infernale n’arrête pas de tourner et de broyer :
« Il y a quelque chose que Lalla aime bien faire : elle va s'as­seoir sur les marches des grands escaliers, devant la gare, et elle regarde les voyageurs qui montent et qui descendent. Il y a ceux qui arrivent tout essoufflés, avec des yeux fatigués, des cheveux décoiffés, et qui descendent les escaliers en titubant dans la lumière. Il y a ceux qui s'en vont, qui se hâtent parce qu'ils ont peur de rater leur train ; ils montent les marches deux par deux, et leurs valises et leurs sacs cognent leurs jambes, et leurs yeux sont fixes, ils regardent droit vers l'en­trée de la gare. Ils butent sur les dernières marches, ils s'in­terpellent de peur de se perdre.
Lalla aime bien rester près de la gare. Là, c'est comme si la grande ville n'était pas encore tout à fait finie, comme s'il y avait encore ce grand trou par lequel les gens continuaient d'arriver et de partir » (p. 271-272).
Il y a aussi cette contradiction effrayante entre l’espace vierge du désert et celui, corrompu, de la ville occidentale dont Marseille offre un exemple éloquent. Les textes ici s’appellent et se font écho. Aux deux villes de Smara et de Saguiet El Hamra, conti­nuellement décrites dans les termes d’un « soleil » généreux et d’une « lumière »[5] surabondante (ces deux termes sont solide­ment attachées aux deux thèmes de la « naissance » et de la « liberté »), s’oppose cruellement l’obscurité de la ville de Marseille[6]. On observe, à cet égard, une absence flagrante d’une quelconque référence à une source de lumière[7]. Il y a un choc affectif qui se fait entrevoir quand on se souvient que cette ville, Lalla se la présentait comme synonyme de « blancheur » et de l’immensité[8].La dure réalité ne tarde pas à prendre sa place dans sa conscience. Le choc affectif est alors consommé. Dans la conscience de la jeune fille apparaît alors cette fissure, le senti­ment de ne plus être liée à cette contrée, de ne plus faire partie du décor, si on me pardonne cette expression :
« Ils [les voyageurs] vont vers les villes noires, vers les ciels bas, vers les fumées, vers le froid, la maladie qui déchire la poi­trine. Ils vont vers leurs cités dans les terrains de boue, en contrebas des autoroutes, vers les chambres creusées dans la terre, pareilles à des tombeaux, entourées de hauts murs et de grillages. Peut-être qu'ils ne reviendront pas, ces hommes, ces femmes, qui passent comme des fantômes, en traînant leurs bagages et leurs enfants trop lourds, peut-être qu'ils vont mourir dans ces pays qu'ils ne connaissent pas, loin de leurs villages, loin de leurs familles ? Ils vont dans ces pays étran­gers qui vont prendre leur vie, qui vont les broyer et les dévo­rer. Lalla reste immobile dans son coin d'ombre, et sa vue se brouille, parce que c'est cela qu'elle pense » (p. 273).
À la ville lumineuse, marquée du sceau de son immensité légen­daire, de son cosmopolitisme extraordinaire, fait place, comme dans un affreux cauchemar, la ville monstrueuse où l’on se perd, où l’on tourne en rond, où l’on a peur de l’inconnu :
« Peut-être que les gens ont peur, ici ? Peur de quoi ? C'est dif­ficile à dire, c'est comme s'ils se sentaient surveillés, et qu'ils devaient faire attention à tous leurs gestes, à toutes leurs pa­roles. Mais personne ne les surveille vraiment. Alors, ça vient peut-être de ce qu'ils parlent tellement de langues diffé­rentes ? » (p. 283).
Cette ville du monde des riches ne sait pas cacher ses pauvres. L’un de ses quartiers, le Panier en l’occurrence, se laisse décrire comme le lieu de la misère humaine, de toutes les formes d’ex­clusion :
« Dans les quartiers où il y a du monde, il y a beaucoup de gens pauvres, et ce sont eux surtout que Lalla regarde. Elle voit des femmes en haillons, très pâles malgré le soleil, qui tiennent par la main de tout petits enfants. Elle voit des hommes vieux, vêtus de longs manteaux rapiécés, des ivrognes aux yeux troubles, des clochards, des étrangers qui ont faim, qui portent des valises de carton et des sacs de provisions vides. Elle voit des enfants seuls, le visage sali, les cheveux hérissés, vêtus de vieux vêtements trop grands pour leurs corps maigres ; ils marchent vite comme s'ils allaient quelque part, et leur regard est fuyant et laid comme celui des chiens perdus… Lalla regarde tous ces gens qui ont l'air égaré, qui marchent comme s'ils étaient dans un demi-sommeil… » (p. 269-270).
L'autre n'acquiert son identité que par rapport à ce que le dis­cours occidental considère qu'il n'est pas et, en ce sens, il est le produit du même. Il semble appartenir à la fiction d'un autre rendu nécessaire pour délimiter les caractères propres à une identité. Tout discours sur l'autre devient problématique puis­qu'il ne laisse pas parler cet autre qui est alors inclus dans les méandres du mécanisme du discours qui l'énonce. Le concept même de « culture » devient ambivalent.
Mais pour Le Clézio, l'alternative est à portée de la main. Ignorant l'existence, même éventuelle, d'une oasis qu'une tradi­tion propre à l'Occident a transformée en espace de jouiissance, de détente et de loisirs, l'auteur appréhende le désert sous un angle radicalement opposé. Il suggère ainsi une vision ajustée et authentique du lieu. Ce n'est plus cette aire de désolation d'où l'on fuit, mais bien le haut-lieu d'une identité, le « sommet de l'existence terrestre », écrit-il, celui où l'homme est censé at­teindre sa vérité première, son essentielle simplicité :
« C'était ici l'ordre vide du désert où tout était possible » (p. 27).
L'accès à tous les possibles rend légitime la tentative d'une déli­vrance. La retraite dépasse de loin les simples limites d'une cu­riosité esthétique, d'un exotisme pompeux. Le désert devient le lieu où il faut fuir, la fuite étant, chez l'auteur, un élan vital et salutaire. Ne lisons-nous pas dans Le Livre des fuites cette décla­ration définitive :
« Je ne suis pas en mouvement pour savoir qui je suis, ni où je suis. Non, je bouge pour n'être plus là, tout simplement, pour n'être plus des vôtres » (LE CLÉZIO 1969 : 210).
 
 
Références bibliographiques
 
CHEVALIER, J. et GHEERBRANT, A. (1982). Dictionnaire des symboles, Paris, Laffont/Jupiter.
DI SCANNO, T. (1983). La Vision du monde de J.M.G. Le Clézio : Cinq études sur l’oeuvre,Napoli/Paris, Liguori/Nizet.
LE CLÉZIO, J.-M.G. (1969). Le Livre des fuites, Paris, Gallimard.
LE CLÉZIO, J.-M.G. (1980). Désert, Paris, Gallimard, “Folio”, 1990.
RIDON, J.-X. (1995). Henri Michaux, J.-M.G. Le Clézio : l'exil des mots, Paris, Kimé.
 

[1]Désert, Paris, Gallimard, “Folio”, 1990. Toutes nos références renvoient à cette édition.
[2]Voici, à titre indicatif, un tableau récapitulatif des différentes sections du roman :
Objet du récit
Pages : de … à
Nombre de pages
Les Nomades
7 - 72
065
Lalla
75 - 221
146
Les Nomades
222 - 255
033
Lalla
259 - 357
098
Les Nomades
358 - 385
027
Lalla
386 - 396
010
Les Nomades
397 - 407
010
Lalla
408 - 423
015
Les Nomades
424 - 439
015
 
[3]L’auteur interprète cette caractéristique comme une mise en parallèle des deux destins, la suggestion d'une seule résolution du drame des deux groupes de personnages.
[4]Que nous sommes loin de cette lumière libératrice dont il était question auparavant : “Le ntement elle monte vers le plateau de pierres. Le soleil brûle son visage et ses épaules, brûle ses jambes et ses mains. Mais elle le sent à peine. C’est la lumière qui libère, qui efface la mémoire, qui rend pur comme une pierre blanche. La lumière lave le vent du malheur, brûle les maladies, les malédictions” (p. 200).
[5]Voir aussi p…p… 14, 22, 75, 94, 101, 126…
[6]La métaphore du « labyrinthe » structure merveilleusement cette connotation par le biais de l’expression «dédale sombre» (p. 303)
[7]Voir p…p… 269-274 : le texte accumule les termes de « pauvreté », « fumée », « étrange »…
[8]Voir p. 194 - 197.
Par BENJELLOUN
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